Un hymne à la vie

Lucien Murat, en exposant ses dernières sculptures et tapisseries, s’expose au regard du public. C’est le cas pour tout artiste, dira-t-on. Mais Lucien livre aux autres ses rêves et ses obsessions avec une générosité particulière, et un talent qui s’impose.
Il entend s’exprimer en mêlant des techniques anciennes et éprouvées –le modelage et le moulage, le collage- avec un matériau peu fréquent en sculpture –le ciment- et un procédé inédit -la peinture sur tapisserie.
Pour réaliser ses sculptures, Lucien exécute, comme les artistes d’autrefois, un modèle, non en argile, mais en plastiline, malléable comme de la terre ou de la cire. Il moule ensuite son modèle et exécute à chaque fois une épreuve unique en ciment (les éléments du moule en silicone sont détruits). Le ciment (du latin caementum, signifiant moellon, pierre de construction), est une matière pulvérulente qui durcit rapidement sans avoir besoin d’être cuit, et qui épouse parfaitement les formes modelées dans la plastiline. Après durcissement, cette pâte conserve sa résistance et sa stabilité, même sous l’eau. Cette matière de construction qui sert à fabriquer du béton est pourvue d’une couleur grise délicate, à la texture veloutée, munie d’un grain particulier. D’autres artistes contemporains s’en inspirent : Marc Couturier, Anish Kapoor , Abraham Poincheval . Pour Lucien, le ciment si sage, si solide, est un matériau de délires : il y construit son univers de fous agités, de chimères inspirées de dérèglements anatomiques.
L’univers de ses sculptures est immédiatement reconnaissable. C’est un monde d’accumulations débridées, où les formes identifiées –les yeux, les oreilles, les bouches, les phallus, les cheveux…- se mêlent à l’informe, à des traces laissées dans la matière. Ses têtes fichées sur des piques appartiennent à des séries destinée à être complétée. Elles évoquent des images connues –une tête de Chrysès en terre cuite par Michel Ange Slodtz, une autre dite d’un pendu par Frans Xaver Messerschmidt, tel visage de Silène rubénien …- qu’elles réinterprètent et amalgament avec d’autres, aux références plus souterraines. Les obsessions –le sexe, les grandes oreilles, la corde autour du cou- construisent des figures implosées autour desquelles se bâtit l’œuvre de l’artiste. On les retrouve sur une série de têtes plus petites, également empalées. L’observateur d’aujourd’hui, relie ces têtes aux rêves de Bosch et d’Arcimboldo, à la tension révélée du monstre et du beau, du plaisir et de l’effroi, du raffiné et de l’innommable.
On retrouve son univers dans une autre facette de son art : la tapisserie détournée de sa tradition. Après avoir déniché des tapisseries de brocantes, illustrant des thèmes à la banalité éculée (des biches dans un paysage de neige, un bouquet de fleurs, un paysage au soleil couchant…) ou des reproductions de tableaux célèbres (par Millet, Renoir…), Lucien en découpe des fragments et construit avec ceux-ci des assemblages nouveaux, en les cousant bord à bord. C’est une forme de collage comme les cadavres exquis surréalistes où se côtoient motifs kitsch et culture folk. Ce patchwork recomposé lui sert ensuite de support sur lequel il peint. Il invente des liaisons, fomente de nouveaux récits –un serpent menace le cou d’une jolie danseuse, un énorme phallus s’approche à son insu d’une pianiste, un monstre à tête de mort ensanglante de feu d’innocents parterres de botanique… Ces effets de contrastes espiègles, virulents, voire politiquement dénonciateurs, se répètent sur toute la surface de l’œuvre.
L’art de Lucien Murat est réjouissant et tonique. C’est un hymne à la vie.


Guilhem Scherf, conservateur en chef au département des Sculptures du Louvre