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Lucien Murat

Lucien Murat est fasciné par le concept de la fin du monde, par ses représentations et par son impact sur l’inconscient collectif. Les images romanesques de John Martin ou en-core l’élaboration et l’étude des “carnavalisations”de Mikhail Bakhtine ont eu un impact ma- jeur sur son oeuvre qui peut aujourd’hui êtredéfini comme un questionnement autour de la grandeur fantasmée du Chaos, basculant sans relâche entre l’absurde et le grotesque.

Lucien Murat se dévoue à la construction d’un univers absurde, alimenté de références historiques (la grande inquisition, la mort de Jeanned’Arc, la bataille d’Iwo Jima, etc.) et contem- poraines (Guerre d’Irak, 11 septembre…) qui se mélangent pour former un concentré des an- goisses et des appréhensions de l’humanité. Dans ce brouhaha, des héros extirpés de l’âge d’or ou de la mythologie se retrouvent inca- pables de sauver l’humanité et ses symboles. Tout semble conditionné par un sort inexora- blement lié au Chaos.

La fragilité de la condition humaine, l’impossibilité d’y échapper, la mort et la fin du monde apparaissent toujours comme inéluctables. Néanmoins, le corolaire indispensable de cette vision n’est pas un sentiment de pessimisme.

Le traitement graphique et la narration mettent l’accent sur les intentions de l’artiste de trans- former les valeurs anciennes sans doutes dé- passées et de mettre sens dessus dessous nos idées reçues et nos principes.

Alors que l’artiste est profondément influencé par l’héritage de caricaturistes du XIXe siècle tels que Gilray, Georges Cruikshank, ou Dau-mier – qui sont parvenus, au travers de l’exa- gération de leurs sujets à éclairer leurs pen- chants, leurs faiblesses et leurs travers – le stylegraphique très personnel de Lucien – et plus particulièrement son usage de personnages “cartoonesques” – lui permet de faire passer sous un air apparent de spontanéité et d’en- jouement, les préjugés, les peurs et les tabous de notre société contemporaine.

Il s’acharne à véhiculer des observations cyniques de manière superbement ludique.


traduit de l’anglais. Texte original par Barthelemy Brosseau, déc. 2014

Trash-Kitsch/Kitsch-Trash

Kitsch / substantif masculin / Caractère esthétique d’œuvres et d’objets, souvent à grande diffusion, dont les traits dominants sont l’inauthenticité, la surcharge, le cumul des matières ou des fonctions et souvent le mauvais goût et la médiocrité.

Lucien Murat met en image le chaos. Un monde post-apocalyptique où l’humanité et tout ce qui la définit se sont évanouis. Que reste-t-il alors ? Une société d’êtres monstrueux, hybridés, mi-organiques, mi-mécaniques, des anges hallucinés, des terroristes aux yeux exorbités, des animaux enragés ou encore des soldats dont les squelettes riants rodent autour des incendies. Un univers carnavalesque et cannibale où planent la violence insolente des frères Chapman, le fourmillement de Brueghel l’Ancien, le goût pour la provocation de Tracey Emin, le surréalisme de Jheronimus Bosch ou encore la démesure et l’humour de Grayson Perry. Ses œuvres étirent aussi l’héritage médiéval des enluminures, des vitraux et des tapisseries historiées. En dehors des modes, l’artiste jouit ainsi d’une liberté de style et de ton qui détonne et fascine. Son imagerie ultra-violente, grotesque et monstrueuse se mêle à un tout autre type d’images : les scènes brodées sur canevas. Nous y rencontrons ainsi une nature morte où un bouquet de fleurs est joliment agencé dans un vase, un troupeau de vaches paissant tranquillement dans un champ, une odalisque se languissant dans la soie, un cavalier chevauchant fièrement, des biches dans une forêt, un calvaire breton autour duquel se sont regroupés des hommes et des femmes vêtus des costumes traditionnels. Pour donner forme au chaos, l’artiste articule les contraires. Le luxe, le calme et la volupté rencontrent le métal hurlant.

Les broderies sur canevas font partie des souvenirs d’enfance de Lucien Murat, qui, depuis quelques années, s’emploie à les récolter, les associer et les coudre entre elles. Ensemble, les canevas forment un patchwork où une multiplicité de scènes, de figures et de sujets sont combinés pour devenir le support de la peinture. L’artiste recouvre les œuvres brodées de colle transparente et peint par-dessus les motifs. Si la peinture est synonyme d’invention et de liberté, le canevas, du fait de son cadre technique, ne laisse aucune place à l’improvisation. Il peint à partir des éléments existants dont il étire le dessin original, multiplie les motifs, augmente les scènes ou détourne les sujets. Alors, les motifs intrusifs, paranormaux et anatomiques envahissent la douceur et le calme des scènes bucoliques. Deux imageries se rencontrent pour donner naissance à des compositions où le chaos, l’absurde, l’ironie et l’humour s’entrechoquent.

Du fait de ses choix matériels et iconographiques, Lucien Murat injecte une dimension politique à son œuvre. Rien n’est y est anodin. Si la peinture est traditionnellement associée aux hommes (les « génies » de l’histoire de l’art), la pratique du canevas est liée à la sphère domestique et féminine. L’exécutant travaille d’après un modèle qu’il s’attache à reproduire le plus fidèlement. Les images étant pré-imprimées et les codes-couleurs déterminés par avance, le canevas relève plus du passe-temps que de la création en tant que telle. Puisqu’il n’exige ni inventivité ni compétence technique spécifique, il entre en totale contradiction avec l’acte de création, avec la peinture. Dérivés de la tapisserie, les canevas sont encadrés et accrochés au-dessus des cheminées, transformés en coussins ornant les canapés et les fauteuils. Devenue très populaire à partir du XVIIIème siècle, la pratique du canevas contamine toutes les couches sociales et constitue un premier accès à l’image pour les classes les plus défavorisées. Les femmes brodent des répliques de Botticelli, du Titien, de Fragonard, de Rubens, de Vermeer ou de Millet. L’histoire de l’art et les images populaires font leur entrée dans les foyers les plus modestes. Lucien Murat superpose les registres de lecture en brouillant les archétypes, les traditions, les éternelles dichotomies (féminin-masculin, art-artisanat), les hiérarchies (peinture-broderie) et les références (jeu vidéo, bande dessinée, histoire de l’art, imagerie médicale).

Il existe cependant un point de frottement entre deux traditions, celle de la peinture et celle de la tapisserie, ce sont deux médiums d’Histoire. Ils traversent les époques et les civilisations pour restituer les images des événements (majeurs et mineurs) de l’histoire humaine. Lucien Murat s’inscrit dans cet héritage artistique. Son iconographie débridée et burlesque participe à la construction d’une mythologie nouvelle ancrée à la fois dans le passé et l’actualité. Une mythologie nourrie d’une hyper-violence et d’une confusion inhérentes à notre société amnésique et boulimique. Les tapisseries-peintures forment alors un amalgame à la fois indigeste et réjouissant, où les sujets et les motifs agissent comme un virus hautement invasif, contaminant ainsi un imaginaire collectif saturé et standardisé.


Julie Crenn

 

Un hymne à la vie

Lucien Murat, en exposant ses dernières sculptures et tapisseries, s’expose au regard du public. C’est le cas pour tout artiste, dira-t-on. Mais Lucien livre aux autres ses rêves et ses obsessions avec une générosité particulière, et un talent qui s’impose.
Il entend s’exprimer en mêlant des techniques anciennes et éprouvées –le modelage et le moulage, le collage- avec un matériau peu fréquent en sculpture –le ciment- et un procédé inédit -la peinture sur tapisserie.
Pour réaliser ses sculptures, Lucien exécute, comme les artistes d’autrefois, un modèle, non en argile, mais en plastiline, malléable comme de la terre ou de la cire. Il moule ensuite son modèle et exécute à chaque fois une épreuve unique en ciment (les éléments du moule en silicone sont détruits). Le ciment (du latin caementum, signifiant moellon, pierre de construction), est une matière pulvérulente qui durcit rapidement sans avoir besoin d’être cuit, et qui épouse parfaitement les formes modelées dans la plastiline. Après durcissement, cette pâte conserve sa résistance et sa stabilité, même sous l’eau. Cette matière de construction qui sert à fabriquer du béton est pourvue d’une couleur grise délicate, à la texture veloutée, munie d’un grain particulier. D’autres artistes contemporains s’en inspirent : Marc Couturier, Anish Kapoor , Abraham Poincheval . Pour Lucien, le ciment si sage, si solide, est un matériau de délires : il y construit son univers de fous agités, de chimères inspirées de dérèglements anatomiques.
L’univers de ses sculptures est immédiatement reconnaissable. C’est un monde d’accumulations débridées, où les formes identifiées –les yeux, les oreilles, les bouches, les phallus, les cheveux…- se mêlent à l’informe, à des traces laissées dans la matière. Ses têtes fichées sur des piques appartiennent à des séries destinée à être complétée. Elles évoquent des images connues –une tête de Chrysès en terre cuite par Michel Ange Slodtz, une autre dite d’un pendu par Frans Xaver Messerschmidt, tel visage de Silène rubénien …- qu’elles réinterprètent et amalgament avec d’autres, aux références plus souterraines. Les obsessions –le sexe, les grandes oreilles, la corde autour du cou- construisent des figures implosées autour desquelles se bâtit l’œuvre de l’artiste. On les retrouve sur une série de têtes plus petites, également empalées. L’observateur d’aujourd’hui, relie ces têtes aux rêves de Bosch et d’Arcimboldo, à la tension révélée du monstre et du beau, du plaisir et de l’effroi, du raffiné et de l’innommable.
On retrouve son univers dans une autre facette de son art : la tapisserie détournée de sa tradition. Après avoir déniché des tapisseries de brocantes, illustrant des thèmes à la banalité éculée (des biches dans un paysage de neige, un bouquet de fleurs, un paysage au soleil couchant…) ou des reproductions de tableaux célèbres (par Millet, Renoir…), Lucien en découpe des fragments et construit avec ceux-ci des assemblages nouveaux, en les cousant bord à bord. C’est une forme de collage comme les cadavres exquis surréalistes où se côtoient motifs kitsch et culture folk. Ce patchwork recomposé lui sert ensuite de support sur lequel il peint. Il invente des liaisons, fomente de nouveaux récits –un serpent menace le cou d’une jolie danseuse, un énorme phallus s’approche à son insu d’une pianiste, un monstre à tête de mort ensanglante de feu d’innocents parterres de botanique… Ces effets de contrastes espiègles, virulents, voire politiquement dénonciateurs, se répètent sur toute la surface de l’œuvre.
L’art de Lucien Murat est réjouissant et tonique. C’est un hymne à la vie.


Guilhem Scherf, conservateur en chef au département des Sculptures du Louvre